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Faut-il apprendre aux enfants à obéir ?

Comment expliquer la recrudescence du discours sur l’autorité (des pédopsychiatres aux politiques), alors que la notion d’obéissance continue à être dénigrée, ou simplement oubliée dans le discours éducatif ?

On commence peu à peu à comprendre que préserver un certain principe d’autorité n’est pas s’opposer à l’émancipation de l’être humain, mais permettre au contraire à celle-ci de s’accomplir. Pour l’obéissance, apparemment, nous n’en sommes pas encore là. Nous devons encore attendre, même si le temps presse.

Françoise Le Corre, qui a écrit Les Jardins oubliés de l’obéissance, compare l’obéissance à un jardin, préparé par ceux qui nous ont précédés, où s’enraciner. Pour elle, l’oubli de l’obéissance témoigne d’un vide dans la trajectoire éducative. Le déclin de l’obéissance a-t-il un lien avec le malaise dans la transmission ?

« L’impulsion du seul appétit est esclavage », disait Rousseau. De ce fait, nous ne naissons pas libres, mais seulement nantis d’une disposition, d’une vocation à la liberté, que l’éducation a pour mission de faire s’épanouir. Comment ?  Ce n’est certainement pas en supposant la liberté d’emblée présente qu’on aide le processus à s’accomplir. Les nouveaux venus, afin d’accéder pleinement à l’humanité, doivent commencer par s’en remettre à ceux qui les ont précédés. Plus exactement, ceux qui les ont précédés doivent obliger les nouveaux venus à les écouter, à leur obéir (« obéir »  vient du latin obaudire qui veut d’abord dire « écouter » , « prêter une oreille attentive » ).

Cette obéissance réclamée n’est pas la négation de la liberté, mais sa condition préalable. La même chose vaut pour la transmission, qu’on a souvent opposée au libre développement des enfants. Mais les enfants, pour se développer pleinement, ont besoin que beaucoup de choses essentielles leur soient transmises.

Que dire de la tension entre les grands discours de la pédagogie valorisant l’autonomie de l’enfant et l’esprit critique et, dans les familles, la nécessité que les enfants obéissent ?

Les familles se trouvent aujourd’hui dans une position très délicate, parce qu’exposées à deux injonctions contradictoires. D’une part, élever correctement leurs enfants, ce qui ne saurait être réalisé sans un certain exercice de l’autorité, ni sans que soit réclamé des enfants d’obéir à ce qui leur est demandé. D’autre part, les familles sont immergées dans une société qui, au lieu de les soutenir dans leur tâche éducative, discrédite les moyens nécessaires à l’accomplissement de cette tâche.

D’une certaine manière, la société dit aux enfants que les adultes, quand ils leur demandent d’obéir, sont des tyrans. C’est au point que beaucoup de parents qui, naguère, auraient eu honte devant les autres que leurs enfants se comportent mal en public, ont honte aujourd’hui d’intervenir, par peur de passer pour des persécuteurs.

À l’heure actuelle, la famille est en très mauvaise posture – sauf si elle peut s’appuyer sur un environnement d’autres familles qui partagent avec elles certains principes. Les enfants comprennent alors qu’ils ne sont pas soumis à l’arbitraire parental, mais à une règle générale.

Personne ne se vantera d’avoir un enfant obéissant ; en revanche, on dira avec une nuance de fierté qu’il a son petit caractère. Qu’est-ce que cette posture révèle de la part des éducateurs ?

Les hommes ne sont pas des moutons, et il est légitime de concevoir quelque fierté du caractère dont fait montre un enfant (à condition qu’il s’agisse bien de caractère, et non de caprice). Cela étant, il n’appartient pas aux parents de manifester cette fierté auprès de l’enfant. Sinon ils l’enferment dans une situation folle :  désobéir aux parents devient satisfaire leurs désirs – c’est-à-dire, en quelque sorte, leur obéir !  Comment fera un enfant, dans cette situation, pour gagner un jour sa liberté ?  Être parent, c’est certes aimer ses enfants, mais c’est aussi, parce qu’on les aime, assumer auprès d’eux une place, endosser un rôle où on dit certaines choses et pas d’autres.

Beaucoup d’éducateurs, aujourd’hui, n’éduquent pas du tout, parce qu’ils voudraient que rien, fondamentalement, ne différencie la relation éducative d’une relation de personne à personne placées sur un pied d’égalité. La relation éducative ne nie pas un fond d’égalité. Mais c’est précisément pour que ce fond vienne à l’avant-scène qu’elle s’ancre d’abord dans une dissymétrie.

Beaucoup de parents font d’énormes efforts pour faire coopérer leurs enfants aux décisions qui les concernent, ils fréquentent des ateliers sur le thème «Mieux communiquer avec son enfant », ils argumentent les ordres. Dans les écoles, on plébiscite les systèmes de « contratprofs-élèves ». Pourtant, certains psychologues marginaux disent quil faut apprendre aux enfants à obéir*, sans toujours justifier les ordres, en sachant se passer de raisonnements. Quen pensez-vous ?

Un idéal de la modernité est de penser par soi-même. Mais la pensée, laissée à elle-même, est infirme. Si jamais nous avons une chance de parvenir à penser correctement, c’est en ayant commencé par écouter les autres et par leur obéir. Bien sûr, l’obéissance peut égarer, si ceux qui la réclament sont pervers, mais en conclure que l’obéissance en tant que telle est à condamner équivaudrait à déduire de l’existence de poisons qu’il faut cesser de manger : pour éviter le risque d’intoxication, on meurt d’inanition.

J’estime qu’il ne faut pas confondre l’obéissance avec ses dérapages pathologiques et qu’elle a un rôle essentiel à jouer dans le processus d’humanisation. Il ne faut pas céder à l’air ambiant, mais il ne faut pas croire non plus pouvoir l’ignorer. Il faut composer.

L’obéissance est souvent assimilée au dressage, hantise des pédagogues. Certains experts, comme le Pr Daniel Marcelli (auteur en 2009 de Il est permis d’obéir – L’obéissance n’est pas la soumission) tentent de sauver le principe d’obéissance, en le distinguant de la soumission (qui le définit pourtant dans le dictionnaire) : « La soumission rabaisse, alors que l’obéissance permet de grandir », dit-il. Que penser d’un tel distinguo ?

La loi a d’abord été écrite sur des tables, dont les hommes devaient suivre les commandements, avant d’être écrite dans leur cœur par le Sauveur. Ce cheminement biblique, chacun doit l’accomplir pour son propre compte, c’est en étant d’abord sous la loi que nous avons une chance de passer à l’état de celui qui est dans la loi. C’est en ce sens que l’obéissance permet de grandir. Un danger de l’obéissance est qu’on peut s’en servir à des fins mauvaises. Aussi appartient-il aux adultes, dans l’éducation, de veiller à ne jamais la réclamer que pour des fins justes. Ce faisant, les enfants ne s’habitueront pas à l’obéissance, mais à la justice.

Quelles seraient les conditions d’une obéissance constructive ?

Une obéissance constructive est une obéissance dont les exigences sont proportionnées aux facultés de ceux à qui elle est demandée. Il ne faut ni exiger ce qui est hors de portée, ni sans cesse exiger. D’un côté, en effet, notre société se montre beaucoup moins autoritaire que ses devancières à l’égard des enfants, mais de l’autre, elle ne leur accorde guère ces moments de totale liberté qui existaient auparavant. De même que les temps de la semaine ou de l’année ont tendance à s’uniformiser, de même, à une alternance d’exigences strictes et de grande latitude accordée aux enfants, s’est substituée une sorte de surveillance laxiste plus ou moins continue, et finalement très pesante.

Les enfants doivent commencer par faire confiance à leurs parents, les parents doivent progressivement leur faire confiance dans tous les domaines où ils ont acquis la possibilité de se diriger par eux-mêmes. Cette autonomie acquise par paliers, en relation avec des aptitudes réelles, est une des meilleures incitations à grandir.

Sources :

  • Par Clotilde Hamon

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